Par le hublot, Chapitre 1

par le hublot

L’homme est assis à l’issue de secours de l’avion. Il a spécifiquement choisi cette place, moyennant finances, parce qu’étant assez grand c’est le seul endroit où il peut sans peine déplier ses jambes, sans risquer de se faire rouler dessus par le trolley de l’hôtesse, ou de faire un croc-en jambe à la mamie tremblotante qui se promène dans les allées de l’avion parce que son médecin lui a dit avant de partir que c’était bon pour la circulation sanguine.

Le vol va être long, 12H30 a dit le commandant. Il a déjà mal aux fesses, avec les années il a l’impression qu’au lieu de rendre plus confortables ses sièges d’avions, sa compagnie fétiche a déployé des trésors d’imagination pour les rendre plus durs, plus étroits, moins inclinables… D’autant qu’à l’issue de secours, l’accoudoir est beaucoup plus large qu’aux autres sièges puisqu’il renferme à la fois la tablette sur laquelle poser le plateau repas, mais également l’écran de télé, ce timbre poste qui met à rude épreuve sa vue de presque cinquantenaire.

Malgré les bruits de l’office où les hôtesses de l’air préparent les repas et boissons, bien que ses co-passagers pensent que c’est le dernier endroit à la mode où se retrouver pour faire un brin de causette, il l’aime cette place. Il sait en plus qu’il sera surement le premier à sortir en cas d’évacuation, parce qu’il faudra aider la charmante hôtesse rousse qui décollait en face de lui. Il le fera avec plaisir tant elle lui a plu. Lors d’un de ses précédents voyages (il est très très frequent flyer), on lui a expliqué ce qu’il devrait faire pour aider le personnel à mener à bien une éventuelle évacuation.

Cela à un côté assez excitant, il n’est plus passif, tel un voyageur lambda, il a un rôle, un vrai, il pourrait même être amené à sauver des vies! Si on devait évacuer l’avion donc, il devrait faire en sorte que l’hôtesse si jolie puisse ouvrir l’issue de secours sans que personne ne se précipite et la pousse dans le vide. Parce que c’est haut un avion, et qu’apparemment le toboggan ne se gonfle pas très vite. Il ferait rempart de son corps, et une fois la porte ouverte, il sauterait le premier, pour faire dégager les passagers du bas du toboggan, et faciliter la glissade du plus grand nombre!

Il sait quel rôle lui sera dévolu, à condition que l’hôtesse le choisisse. Et celle-ci, elle lui plait beaucoup. Alors qu’il est d’un naturel discret voire timide maladif, il a réussi à lui glisser quelques mots gentils pendant le décollage. Elle lui a souri, et même si ça n’est pas gagné, cela lui réchauffe le coeur. Depuis qu’elle est partie s’occuper dans l’office, pour faire toutes ces choses mystérieuses et très bruyantes, il se sent seul et se met à observer l’avion.

Il a toujours été fan d’aéronautique et il y a une superbe photographie d’un vieil avion au dessus de son canapé, chez lui. C’est la seule touche de décoration qui l’a toujours suivi, d’appartement en maison puis en garçonnière depuis le divorce. La magie de l’histoire de l’aviation l’a toujours fasciné et il admire celui dans lequel il vole en ce moment même. C’est un Boing 747-400, un des derniers avions modernes qui a de la gueule… Une vraie ligne originale, dessinée par un amoureux des avions et pas par un ingénieur, se plait-il à imaginer.

Il profite peut être pour la dernière fois de ce bel oiseau, la compagnie ayant fait le choix de s’en séparer, au profit d’avions sans âme. Si c’est un des avions les plus surs de l’histoire de l’aéronautique, malgré l’accident ayant fait le plus de victimes depuis la nuit des temps, une collision entre deux appareils de la Pan-Am et de KLM en 77 à Ténérife, l’intérieur de la cabine se dégrade visiblement. L’état des équipements de confort laisse à désirer de façon flagrante. Il manque des caches, la moquette se décolle, les néons clignotent, il y a un écoulement de liquide derrière la cloison des toilettes, l’appel hôtesse ne fonctionne pas… Bref, cette cabine vieillissante commence à lui donner une drôle d’impression.

Penser à des accidents d’avion, à une évacuation et voir que l’intérieur de cet appareil est complètement négligé commence à l’angoisser, alors qu’il a toujours été en toute confiance à 10000 mètres d’altitude. Il essaye de chasser cette impression et ouvrant le livre qu’il a amené pour le voyage. Il lève les yeux en entendant le gong de l’interphone situé devant lui. Un steward, et non la belle hôtesse rousse, flute, vient répondre à l’appel. Il décroche et se présente. « Olivier, porte 4 gauche ». Puis ne dit plus rien… Il se penche vers le hublot et regarde au dehors. Et là, il s’exclame: « Tu as raison, elle n’y est plus! ».

Quoi? Qu’est-ce qui n’y est plus? Le passager s’interroge silencieusement, mais commence à transpirer abondamment. Il regarde par le hublot et cherche ce qu’il peut bien avoir disparu! Il sait que pour ne pas faire paniquer les passagers, l’équipage est formé à garder son sang froid. Mais tout de même, le steward est parti l’air de rien, alors que s’il manque quelque chose à cet avion, c’est sans doute grave!!!

Les réacteurs sont là, c’est une certitude. Mais qu’y a-t-il d’autre en général sur une aile. La panique empêche le cerveau de l’homme de fonctionner correctement et se remémorer les éléments habituels. Volets, rivets, réacteurs, l’aile en général. Au moins ça n’est pas l’aile qui manque, mais il n’est pas rassuré pour autant! Les minutes passent et l’homme s’agite de plus en plus sur son siège. Chaque bruit, chaque léger tremblement de l’avion le font sursauter alors qu’il se sentait si bien auparavant en plein ciel!

 Et où est donc passé l’équipage? Les hôtesses se cachent dans l’office, certainement pour ne pas montrer leur peur aux passagers. Mais pourquoi la rousse, cette conne, ne vient-elle pas lui expliquer? Il peut aider, c’est son rôle! Il s’est entrainé des centaines de fois dans sa tête, il veut savoir ce qui se passe! Le verre en plastique contenant les restes de son deuxième double whisky se renverse à ses pieds, le liquide aspiré par la moquette foncée. Il ne peut pas rester comme ça, il faut qu’il sache, il veut des informations!

Il regarde autours de lui, les autres passagers ne se rendent compte de rien. Ils ne sont pas dans le secret comme lui, ils n’y connaissent rien en évacuation, alors que lui est rompu à ce genre d’exercice. Ces abrutis ne sentent même pas que quelque chose de grave va arriver, et regardent bêtement des films idiots comme si tout allait bien! Un bébé se met à pleurer. Voilà, la fin et proche, les animaux et les jeunes enfants sentent bien avant les autres quand une catastrophe est sur le point de se produire et là ça risque d’être horrible!

Dans un instant il n’y aura plus rien, une pluie de morceaux déchiquetés, carbonisés d’êtres humains s’abattra sur l’océan. On ne retrouvera jamais les corps, des morceaux de carlingue peut être, dans quelques années, lorsqu’ils arrêteront de rechercher les boîtes noires… Oh non, finir comme ça, ne laisser aucune trace de son passage, c’est trop horrible! Une odeur vient lui chatouiller les narines, ça sent le chaud. Le feu! Il y a le feu! On va tous crever brulés vifs!

N’y tenant plus, les yeux exorbités et dans une terreur totale, le passager se lève d’un bond et se met à hurler qu’il y a le feu, que l’avion va se cracher, qu’il manque quelque chose, là sur l’aile de l’avion! Le rideau de l’office s’ouvre brusquement, et l’hôtesse rousse, des gants de four aux mains le regarde avec stupeur. Elle est en train de sortir les plats chauds du four pour les mettre sur les plateaux…

                                                                        A suivre…

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14 réflexions au sujet de « Par le hublot, Chapitre 1 »

  1. l’ambiance est totalement là .. ah l’accident de Tenerife .. il hante toujours .. même si d’autres fantômes sont là …
    La Rousse .. tel la Lune Rousse .. mais va-t-elle lui re parler …

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