La valise lourde

la valise lourde

Cédric nous livre une fois de plus son expérience bouleversante de jeune papa steward

Lundi, il est midi lorsque j’arrive à la maison. Après une rotation de 3 jours, j’avais hâte de serrer ma femme et mon fils dans mes bras. Je constate rapidement que ce dernier a le nez bouché , est enroué, et a un œil qui pleure. Ma femme m’apprend qu’elle a pris rendez vous chez le pédiatre pour le soir même 18h45. Le temps de défaire ma valise, trier mon linge et prendre une bonne douche, il est 14h lorsque je vais me coucher pour une sieste bien méritée. Mon fils va faire la sienne en même temps que moi.

Malheureusement pour moi, il fait de très courtes siestes, et à 15h20 je suis contraint d’assurer mon rôle de papa. Son nez coule, mais il a comme à son habitude la pêche. Du haut de ses 15 mois il met mes nerfs et ma patience à rude épreuve. Obligé de le réprimander alors que je ne l’ai pas vu depuis 3 jours me contrarie un peu, mais il faut bien fixer des limites. 18h00, nous prenons la route du cabinet du pédiatre.

La salle d’attente est pleine. Des rhumes, de la fièvre, des toux… J’essaie d’échapper à tous ces microbes. Le médecin a un peu de retard. Le bilan ne révèle rien de bien spécial. Le petit est enrhumé mais pas de traitement particulier. Son comportement très bizarre de ces derniers jours est sans doute lié à la poussée de ses molaires. 20h, nous sommes de retour dans notre 3 pièces.

J’essaie de donner à manger à mon petit bout, mais l’heure tardive n’est pas favorable. Il est épuisé et finalement je vais le coucher après seulement 6 cuillères. 20h30, il dort, je regarde alors ma femme, et nous discutons de tout et de rien. En fait, j’essaie surtout de maintenir mes yeux ouverts. La fatigue se fait sentir. 22h, il pleure. Je pense alors à un cauchemar. Mais les cris perdurent. Je rentre dans sa chambre et constate qu’il a du mal à respirer. C’est le début d’une longue nuit. Il ne se rendormira plus. On aura tout tenté mais rien n’y fera.

Mardi, 04h00 du matin. Il a 39,9 de température et sa respiration est de plus en plus difficile. On lui donne de l’Advil et je décide de partir aux urgences. J’essaie de rassembler mes idées pendant que ma femme rassemble les affaires du petit. 05h00 on arrive aux urgences. Le petit est immédiatement pris en charge. Son taux d’oxygène dans le sang est tout à fait normal. Sa température est descendu a 37.3. Ils lui font une analyse d’urine et une prise de sang. Cette dernière ne révèle rien de particulier. Par contre l’analyse d’urine laisse apparaître des taux de nitrites élevés.

Le pédiatre de garde est appelé. Il préconise une hospitalisation de 48 heures. Il suspecte une infection urinaire. 07h20, nous sommes transférés dans une salle de soins du service pédiatrique de l’hôpital. La relève d’équipe a eu lieu, et nous voyons un nouveau pédiatre. Il explique que le traitement est assez lourd. Du coup, il préfère refaire tous les examens car les taux de globules blancs dans le sang ne révèlent aucune infection, alors que l’analyse d’urine oui.

On est reparti pour un cycle. De plus, on lui fait un prélèvement nasal pour savoir s’il a la grippe, et une radio des poumons car sa respiration est sifflante. 11h, on revoit le pédiatre. Toutes les analyses sont négatives, et les radios ne révèlent rien. Le petit a une bronchiolite . On commence donc une première séance de ventoline . Il est placé en chambre. 12h, il ne veut rien mangé. Les traits de son visage témoignent d’un épuisement flagrant. Nous n’avons pas de lit adapté pour son jeune âge. Je le mets dans sa poussette et il s’endort. Ma femme s’allonge sur le lit et quelques secondes plus tard elle sombre. Assis sur ma chaise, je vais vite la rejoindre.

13h15, je suis réveillé en sursaut. Un brancardier rentre dans la chambre radio portative hurlante. Sur un brancard, une adolescente de 15 ans, minerve autour du cou et perfusion au bras droit. Je crois rêver mais non, je suis bien dans un épisode d’urgences. La demoiselle est tombée de cheval lors d’une compétition. De nombreux médecins et infirmières sont autour d’elle. Le petit se met à hurler. Je le berce et il se rendort. L’adolescente sombre également. Effet de la perfusion. 14h, je bois mon X ième café de la journée lorsqu’on m’appelle.

On va attaquer la Kiné respiratoire. J’ai toujours autant de mal à supporter ces manipulations barbares. Mon fils me regarde, les yeux en larmes. Je n’ai qu’une envie, le prendre dans mes bras et le retirer de ses mains pourtant féminine, mais si maltraitantes. 15h, on attaque la deuxième séance de Ventoline . 17h, l’interne vient nous voir. On peut rentrer a la maison avec une série d’ordonnances. 18h30, après être passé par la pharmacie, on arrive à la maison.

Que devais je faire aujourd’hui ? Ah oui, mes lessives, aller chez le coiffeur, et réviser mon stage « généralités ». Je me regarde dans la glace, j’ai les yeux explosés et rougis. Je ne suis pas douché, je n’ai pas mangé depuis….. Je ne sais plus! Et ma dernière nuit date de samedi soir. Je décide donc de changer de tête et pars chez le coiffeur. 19h45, la coiffeuse me raconte sa journée de merde et ses clients difficiles. Je m’endors. 20h30, je décide de faire quelques courses pour manger quelque chose ce soir. Les rayons sont vides. Qu’importe, je n’oublies pas le vin rosé.

Après toutes ces épreuves, un petit rosé en tête à tête est bien mérité 21h, je rentre à la maison, et le petit dort profondément. Après cette journée folle, son doux sommeil me rassure. Le rosé est bon. Le repas léger. 22h je me couche. Nous sommes mercredi matin. Le petit a passé une bonne nuit. Moi un peu moins. Tracassé par la journée de la veille, j’étais à l’affût de la moindre toux, de son moindre soupir. A chaque doute, je me levais pour m’assurer qu’il allait bien. Finalement, j’allais du canapé à sa chambre. A 06h30 du matin, j’ai décidé de rejoindre le lit conjugal. Au moment où je me suis finalement endormi, un pleur est venu me rappeler ma mission. Ma femme s’est alors levée définitivement.

Je dois déjà refaire ma valise. Ce matin, mon fils a eu besoin de beaucoup de câlins. Lui qui d’habitude n’aime pas les bras, s’est blotti contre mon torse et m’a longuement tenu, sa tête calée contre mon cou. J’entendais ses longs soupirs et sa respiration difficile, marquée par le ronflement de ces poumons. Ces yeux cernés, son teint pâle, son air abattu me rappelle qu’il est souffrant. J’ai constaté à plusieurs reprises, que malgré son âge, il avait pris conscience que la présence des valises dans le couloir était significatif d’un proche départ.

Il n’a connu que ça depuis sa naissance, mais cela signifie pas pour autant que nos absences ne le marquent pas. Je décide donc de rassembler mes affaires hors de sa vue. Je le mets devant un dessin animé assis sur sa chaise haute, et régulièrement je passe dans son champs de vision comme si de rien n’était. A chaque fois, il relève sa main. C’est un petit truc entre nous. Dès que je passe à proximité de lui, il lève sa main, et je lui tape un check qui le fait rigoler. Mais là, il manquait cruellement d’énergie.

Il est midi. Mes valises sont bouclées. J’enfile ma veste et me dirige vers lui pour l’embrasser. Il réalise alors que je vais partir. Son visage se crispe, ses yeux fatigués s’humidifient, sa voix enrouée laisse entendre le fait qu’il désapprouve mon départ. Il me tend ses petit bras pour que je l’emmène. Il voit bien que je ne vais pas le faire. Il arrache son bavoir, essaie de se détacher de sa chaise mais en vain…. Il pleure. Chacune de ses larmes est un coup de poignard. Je serre les dents, je résiste mais le coeur n’y est pas.

Moi, son père, soit disant représentant de l’autorité, je suis pris en flagrant délit de tristesse. Je ferme la porte de l’appartement derrière ses larmes et je traîne ma valise vers la voiture. Ce soir les couloirs de Roissy me semblent longs. Chacun de mes pas m’éloigne de lui et me renvoie à l’image de son petit visage fatigué et triste. Devant, je vois les couleurs de ma compagnie qui me rappellent que j’ai une rotation qui m’attend, et de l’autre côté je traine ma valise comme un lourd fardeau. Elle ralentit ma marche en avant et mes pensées divaguent vers mon petit bout malade.

Je suis fatigué, tiraillé, j’ai le coeur lourd et un nœud à l’estomac. Je marche. Je ne vois personne autour de moi. Mon regard est fixé sur mon téléphone portable dans l’attente d’un SMS m’annonçant une Bonne Nouvelle. Mais,il en est rien. Mon petit garçon ne va pas mieux. Il n’a pas dormi de la journée et ma femme a du avancer la visite chez le Kiné car il s’étouffait à nouveau. Mes pensées vont alors vers cette hôtesse que j’ai croisée la semaine passée. Je l’avais surprise en pleine discussion téléphonique et elle m’avait expliqué que son fils avait été opéré d’une tumeur au cerveau et qu’à l’issue de cette opération, il était paralysé d’un côté du corps. Je relativise alors la bronchiolite de mon fils. Dans ce métier, Il y a des jours où la valise est bien plus lourde que d’autres à traîner.

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12 réflexions au sujet de « La valise lourde »

  1. C’est un témoignage super bien écrit et très touchant. Il y a tellement de métiers qui font que c’est difficile de gérer les moments avec les enfants…
    Bravo en tous cas à ce papa 😉

  2. Quel beau témoignage.
    Mon mari ressent la même chose, la gorge nouée à chaque fois qu’il part en vol. Mais Pimousse est encore trop petit pour se rendre compte des valises dans le couloir.
    Viendra le moment où il le fera comprendre à Chéri PéhènCé….
    Courage à ce steward et à toutes ces hôtesses dont le cœur se déchire à chaque départ.

  3. wahou! chapeau a se papa! vraiment! il ma beaucoup ému… vous avez un métier… vraiment pas facile! beaucoup de courage!

  4. Mon coeur est tout serré de vous lire…nous avons vécu ça…j’ai l’impression que c’était il y a une éternité…Cyril mon mari avait des rotations qui pouvaient aller à 7 jours et il était absent plus de 10 jours par mois…ces séparations nous crevaient le coeur à tous alors Cyril à décidé d’arrêter et à entamer une reconversion pro…cela n’a pas été une sinécure mais la vie est plus douce aujourd’hui et tous les 3 nous avons du mal à nous séparer (les vestiges de notre ancienne vie)…Une petite fille vient de débouler dans nos vies et Cyril prend le congé parental…que du bonheur 😉
    Je vous souhaite de trouver un équilibre dans ce métier loin d’être facile…

  5. En faite je vois que dans les air ou sur terre, les sentiments sont les mêmes et j’aurais pu écrire la même chose. Les métiers du transport, ici chauffeur routier, son souvent synonyme de douleur pour les enfants mais aussi pour les papas. Mon mari réagit comme Cédric à chaque départ, chaque absence. Il a raté la naissance de notre dernière à 7h prêt, je crois que c’est sa plus grande douleur depuis qu’il a le rôle de papa soit en 9 ans.

  6. Je suis un vieux jeune papa, avec un fils de 2 ans, et je n’imagine même pas me séparer de lui 2 jours ! Malheureusement parfois le métier ne nous laisse pas le choix comme vous. Mais beaucoup ne s’imagine pas le chance qu’ils ont de voir leurs enfants tous les jours. Moi j’ai cette chance après 20 ans de galère pour avoir un enfant. Donc se bonheur avec lui je le prend au quotidien.
    Bon courage

  7. Comment ne pas être touché !
    C’est toujours extrêmement difficile de voir son enfant malade. Et encore plus dur de devoir le quitter pour plusieurs jours dans ces conditions.
    J’ai eu un papa qui revenait chaque soir. Tard. Et repartait le matin. Tôt. Pour s’occuper entre autre de petits garçons comme celui-ci. Et je garde en souvenir, comme de précieuses perles, ces dimanches passés ensemble après une semaine sans le voir.
    Je ne me posais pas la question. Je crois que je n’enviais même pas mes petits camarades. C’était comme ça. Normal. J’attendais simplement le dimanche.

    Une dernière remarque pour la kiné respiratoire. J’ai un kiné dans la famille (un peu toutes les professions de santé en fait !). Elle prends bien le temps d’expliquer aux parents ces gestes impressionnants, désagréables (mais non douloureux) pour l’enfant sur le moment, mais qui le soulagent tellement ! Imaginez que vous commenciez à vous noyer progressivement dans vos sécrétions et qu’une âme charitable (en fait non, elle fait son travail) vous en délivre ainsi que de l’angoisse associée.

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