Un dernier baiser en guise d’adieu

dernier baiserJe suis allée la voir, elle qui fut la mère de ma mère afin de lui faire mes adieux par un dernier baiser … J’avais une boule au ventre et la gorge serrée. Mes yeux humides ont supplié la réalité de se modifier. J’avais cru la perdre, ça ne pouvait être fait à présent. Là dans ce cercueil, ça ne serait pas elle! Un pas après l’autre, j’ai réussi à m’y rendre, dans une oppressante inquiétude…

Ma mère cheminait avec mon fils entre les tombes fleuries, admirant ça et là les fleurs plantées, les fleurs coupées, les fleurs sauvages… Il n’était bien évidemment pas question une seule seconde que je l’emmène là-bas…Je me suis retournée, derrière mon homme, derrière mon père, ma mère emmenait mon petit garçon tout heureux de cette promenade dominicale.

Un vent léger s’était levé, presque glacial. J’ai remonté mon col et pris mon courage à deux mains, ainsi qu’une grande inspiration… J’ai dit bonjour, mon père à donné son nom. J’ai entendu les hommes dire des mots, je n’en ai pas compris le sens. On nous a demandé de patienter dans ce salon d’accueil aux fauteuils en cuir marron vieilli. Je n’ai pas pu m’assoir, je n’aurai pas eu la force de me relever…

Des boîtes de mouchoirs en papier sur la table, un silence intense, des mines de circonstance. J’ai peu à peu repris conscience de l’endroit où je me trouvais. J’ai vaguement entendu que nous devions nous rendre au salon Montsouris. Les chambres, les salons, je ne sais pas comment les appeler, portent des noms de grands parcs parisiens. Ca lui aurait beaucoup plus. Elle se sentait parisienne, elle était née en toute proche banlieue, elle allait y passer sa vie éternelle…

Nous avons ouvert la porte, une douce odeur m’a immédiatement enveloppée. De la vanille, des notes florales qui m’ont évoqué ma grand-mère. Je ne sais pas qui a choisi de diffuser ce parfum, mais le voyage vers l’enfance a débuté instantanément… Que de souvenirs enfouis ont ressurgi à cet instant! Détendue, plus à l’aise, j’ai pu ouvrir les yeux. Un petit salon avec des canapés identiques aux précédents, à l’air moelleux et confortables, pour recevoir au mieux les familles éplorées.

Puis mon regard s’est posé sur lui, ce cercueil que mes yeux n’attendaient pas. De là où je me trouvais, je ne voyais rien de plus. Du bois sombre, robuste, de belle qualité. Des poignées dorées, majestueuses. Et du satin rosé, doux et léger, raffiné et délicat. Il a fallut que je m’approche pour en voir plus. Un pas, puis un autre, l’effroi paralysant, puis la vision….

Petit à petit, le visage tant chéri, légèrement tourné de côté. Amaigri mais bien reconnaissable. Ma terreur s’envole, je la reconnais, c’est bien elle… J’avais l’appréhension de ne rien retrouver d’elle dans cette enveloppe corporelle préparée pour son dernier voyage, elle qui avait tant parcouru le monde! L’air détendu, reposé, je lisais même un certain soulagement sur ses traits. Elle aspirait à se départ depuis si longtemps, elle était prête, c’était parfait.

J’ai légèrement soulevé le drap de satin et aperçu ses mains, dans un élan d’impudeur. Ses ongles bien entretenus sont comme dans mes souvenirs. Un élan de tendresse m’envahit et j’éprouve le désir de poser mes lèvres sur son front, de toucher son épaule. La peur de casser quelque chose m’ empêche de la prendre entièrement dans mes bras, de la serrer dans un ultime câlin. Je l’embrasse délicatement deux fois sur sa peau refroidie. Un dernier baiser pour moi, un pour ceux qui sont trop loin.

Une larme glisse dans ses cheveux, interrompant ce moment suspendu dans le temps, empreint d’amour. Je pleure mais je suis heureuse, j’ai pu lui faire mes adieux comme je le souhaitais. Je entre ses doigts entrelacés une pâquerette cueillie par mon fils, symbole de tout notre amour.

Je sens encore la douceur de sa peau de soie sur mes lèvres, et je dois maintenant l’accompagner encore une fois. Une dernière fois. Encore un peu de courage et ne resteront que les moments délicieux que nous avons partagés! Alors j’embrasse mon fils et me dit que la vie est belle…

Illustration de Mama’nonyme

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39 réflexions au sujet de « Un dernier baiser en guise d’adieu »

  1. Il est très dur ce dernier baiser mais tu ne regretteras jamais de l’avoir fait… De tout cœur avec toi, mes larmes coulent et coulent…

  2. c’est avec beaucoup d’émotions que je lis ton article, la gorge serrée, les larmes aux yeux, tu as toujours les mots si justes, ceux qu’on aimerait prononcer pour les nôtres… toutes mes condoléances et continues d’embrasser ton fils… bisous
    PS : ce que tu traverses, je me prépare à le traverser… ma grand mère s’éteint à petit feu… tes mots me touchent d’autant plus…

  3. Un hommage très touchant pour ne jamais oublier ce moment de dire au revoir
    Que la lumière la guide vers un repos et de là-haut veiller sur les siens
    Courage à toi <3

  4. de tout coeur avec toi, je suis passée par là en début de mois

    écrire sur le blog m’a pas mal soulagée, pour ma part je n’ai pas pu embrasser mon grand père avant son dernier voyage, il était étendu à côté de moi toute une matinée tandis que je restait auprès de mon père, mais je n’ai pas réussi.
    Il était recouvert d’un linge blanc comme le veut sa tradition, peut être que cela m’a freinée aussi…

    je t’embrasse bien fort, c’est un très bel hommage à ta grand mère

  5. Tes mots sont magnifiques, touchants, troublants, merci d’avoir mis des mots sur une situation que j’ai déjà (mal) vécue, vraiment !

  6. Un très beau billet!!
    Elle aura un agréable voyage, je me dis que tous les grands parents se retrouvent là haut dans le ciel pour veiller sur nous.
    La mienne me manque aussi, mais on s’habitue à cette absence ♥ avec le temps ♥ .

  7. Ping : Ailleurs sur la blogo #43

  8. J’aurais bien aimé réussir à écrire quelque chose de semblable après être allée embrasser mon frère une dernière fois…
    Mais les mots ne sont jamais venus.
    Merci pour ceux-ci, ils sont très justes.

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