Texte à contraintes: L’arbre centenaire

Le soleil est enfin là, réchauffant ma sève me permettant d’irriguer à nouveau mes membres jusqu’aux plus fines branches. Je me sens grandir et renaître, c’est si bon. Je suis là, depuis toutes ces années, au bord de cette petite rivière. Rien ne change autour de moi, mais tout évolue à la fois…

Cet hiver, sentant tomber la neige et peu à peu me recouvrir, mes pauvres et maigres branches décharnées, j’ai néanmoins senti le début d’un changement. Chez les gens principalement…  Le vieil homme, qui avait pour habitude d’emmener se promener ses chiens sur le chemin de halage n’est plus venu, je sens que quelque chose s’est passé… Sa présence me manque. Il était là chaque jour depuis l’origine ou presque, alors je me laisse aller à une certaine nostalgie…

Je le revois enfant, lorsque j’étais encore un saule adolescent, venir s’asseoir auprès de moi et s’adosser à mon jeune tronc robuste. Il lisait ainsi de longues heures durant, bien à l’abri du soleil, regardant de temps à autres mon image à la surface de l’eau lorsque le courant de la rivière n’était pas trop fort, méditant sur ce que l’auteur avait couché sur le papier, ou se remémorant je ne sais quelle aventure édulcorée dont les enfants se nourrissent…

Un jour, à la saison des feuilles qui renaissent, une saison aussi jolie que celle qui débute à nouveau, je le vis se lever et déposer son livre sur le sol. Je m’étais étoffé, lui aussi. Il venait de reconnaître une jeune fille… J’ai eu l’immense joie de veiller sur leur amour secret. Le premier baiser fut échangé sous mes feuilles, une brise légère me caressant, leurs noms gravés dans mon écorce..

Les saisons passèrent, et ce sont leurs enfants qui vinrent jouer sous mes branchages protecteurs! Avoir vu grandir une deuxième génération de petits hommes est une satisfaction indicible… être toujours là, participant au bonheur familial par ma simple présence, voir ce couple s’aimer et la famille s’agrandir, et recevoir de l’amour aussi… Quel bonheur m’ont-ils communiqué!

Puis les enfants ne sont plus venus, poursuivant des routes lointaines et différentes. Et le chagrin, énorme, presque insupportable de l’homme, lorsque la mort lui pris son aimée, il y a quelques saisons seulement… De nombreuses fois il vint pleurer, crier, transporté de sanglots me glaçant la sève… Comme dans une intense communion je perdis alors une partie de mon feuillage, et mes bras retombèrent légèrement comme pour envelopper l’homme de tout ma tendresse… Comment le bonheur, ce traître, avait-il pu nous abandonner ainsi?

Chaque jour, l’homme revenait recevoir mon amour. La promenade quotidienne au fil de l’eau, puis une petite pause réparatrice contre mon corps. Je lui communiquais mon énergie. Voilà comment ces dernières saisons, l’homme continua ses visites, sans en manquer une seule. Mais cet hiver fut vraiment un des plus rudes jamais ressentis. L’homme venait avec peine, se déplaçant courbé, grimaçant de douleur, et s’arrêtait essoufflé, ses cheveux avaient blanchis… La dernière fois que je l’ai vu, une tempête de neige extraordinaire se préparait. Il n’y aura pas survécu. J’ai perdu également une partie de moi même, effondrée sous le poids de la neige… En ce délicieux printemps je profite du soleil et d’une chaleur réparatrice… Mes blessures seront bientôt comblées, sauf une… L’homme me manque, j’ai perdu avec lui une partie de mon âme…

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